Affronter les difficultés

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L’industrie des courses de chevaux sous harnais du Québec a traversé des temps très difficiles.

Mais l’esprit combatif ainsi que la volonté de réussir des hommes de chevaux de la province, devrait être une inspiration pour nous tous.Par Paul Delean / Traduction Louise Rioux

Les courses de chevaux du Québec sont encore au beau milieu d’une période de reconstruction difficile après avoir frôlé l’extinction au cours des dix dernières années, mais le savoir faire québécois continue à s’épanouir dans toute l’Amérique du Nord.

Les Québécois de souche, maintenant installés en Ontario, Sylvain Filion et Richard Moreau, ont respectivement été nommés gagnants d’O’Brien Awards à titre de conducteur et entraîneur exceptionnels au Canada en 2015 et 2016. Dans le cas de Filion, c’était sa quatrième victoire dans cette catégorie au cours des cinq dernières années, alors que dans le cas de Moreau, il a maintenant remporté le prix d’entraîneur quatre années consécutives, un fait sans précédent.

Le conducteur Louis-Philippe Roy, détenteur d’un O’Brien Award dans la catégorie future étoile, de même qu’une surprenante deuxième place au classement général sur du circuit Woodbine Entertainment Group au cours du premier quart de 2017, est originaire de Mont-Joli au Québec.

Yannick Gingras, le meneur chez les conducteurs ayant gagné le plus d’argent en 2016 aux États-Unis, et apparaissant déjà au neuvième rang de la liste des plus grands gagnants de sommes d’argent à tout juste 37 ans, est originaire de Sorel, Québec. Ses gains en bourses en carrière atteignent une étonnante somme de 147 M $.

Québec peut aussi se réclamer du quatrième conducteur de l’histoire en matière de gains du sport en Amérique du Nord, (Michel Lachance, 192 M $), ainsi que du troisième rang des conducteursayant gagné le plus de victoires totales (Hervé Filion, 15 179). Luc Ouellette, âgé de 51 ans, un autre Québécois d’origine, est éminent sur deux listes, soit celle de gains en bourses de 136 M $ ainsi qu’en nombre de victoires, soit 8 587.

Sylvain Filion, 48 ans, Rick Zeron, 60 ans, et Daniel Dubé, 47 ans, ont tous atteint le plateau des 8 000 victoires et de 100 M $ en gains, tandis que Stéphane Bouchard, présentement domicilié à New York, a pour sa part, dépassé les 8 500 victoires. Mario Baillargeon, 59 ans, et Gilles Gendron, 72 ans, se classent parmi les quatre douzaines de conducteurs nord-américains comptant plus de 7 000 victoires en carrière.

Le niveau de réussite des conducteurs et entraîneurs québécois de standardbred est totalement disproportionné par rapport au poids démographique de la province. La province compte pour moins de 25% de la population du Canada, et tout juste plus de 2% du total nord-américain.

Alors pourquoi le Québec est-il un tel incubateur d’excellence d’un sport qui peine à survivre à domicile?

Un sondage mené auprès des participants de l’industrie, a donné une variété de théories, partant de la relativement petite taille des Québécois jusqu’aux rigueurs hivernales au Québec, mais un des points récurrents était la longue et riche tradition du sport dans la province. Québec a été l’hôte de la toute première course documentée au pays il y a 250 ans et c’est depuis, un foyer brûlant des courses de standardbred depuis les années 1940.

« Il y a quarante ans, le Québec comptait une population de cinq millions de personnes... et plusieurs pistes de courses. Connaught, Blue Bonnets, Québec, Richelieu, Trois-Rivières, Jonquière, Sherbrooke. Les courses fonctionnaient dans toutes les régions de la province et Montréal était un leader nord-américain pour le sport. La fondation du horsemanship, encore évidente aujourd’hui, remonte à ces temps-là, » dit le directeur général du Jockey Club Québec, Jocelyn Faucher, qui compte parmi ses projets pour l’unique piste à survivre au Québec, l’Hippodrome 3R à Trois-Rivières, présenter un tournoi d’été qui réunirait tous les conducteurs remarquables de nationalité québécoise en provenance de toute l’Amérique du Nord.

Le conducteur Michel Lachance, qui a cumulé la plupart de ses statistiques du temple de la renommée aux États-Unis, se souvient des années 1960 et 1970 comme étant un temps où « tout le monde venait courir à Montréal parce que c’était tellement plus gros qu’à Toronto. »

Et quand les meilleurs hommes de chevaux en provenance des États-Unis et de l’Ontario sont venus, les Québécois ont relevé le défi, parce que plusieurs avaient gradué de la meilleure école qui soit : les fermes et écuries des familles pionnières des courses de chevaux. Des noms comme Filion, Baillargeon, Lachance, Gendron, Zeron, Bardier, Gingras et Giguère, qui ont produit et élevé des générations de horsemen, leur fournissait les animaux dont ils avaient besoin pour se donner une bonne base. Sylvain Filion et Yannick Gingras sont tous deux de la troisième génération de horsemen dont les pères ont été conducteurs et entraîneurs. Le père de Daniel Dubé était aussi conducteur et entraîneur.

« Mon père est la personne de qui j’ai le plus appris. C’est en travaillant avec lui, que j’ai compris que je voulais suivre ses traces, » dit Gingras.

« Les gens qui ont grandi avec les chevaux, s’ils sont intelligents, ont une bonne chance de comprendre rapidement. Si vous n’aimez pas l’école – ce qui est mon cas – c’est un choix facile, » dit Yves Filion, le père de Sylvain et nominé au Temple de la renommée en 2016.

Lachance dit, « un horseman naturel du Québec, est un horseman à vie. C’est dans son sang. Même si vous mettez un terme à leurs courses, ils continuent d’acheter des chevaux. Les chevaux sont leur drogue. Il y a des familles de courses, tout comme à d’autres endroits, mais rarement voyons-nous des familles entières y rester comme vous le faites au Québec. »

« J’ai débuté en 1952, à Saint-Georges-de-Beauce, alors que les bourses n’étaient que de 200 $ ou 300 $ » fait remarquer un autre membre du Temple de la renommée du Québec, Benoît Côté, dont le père a aussi été conducteur à Québec. « Avec de telles bourses, vous n’y restez pas, sauf si vous aimez les chevaux. »

Le succès de Hervé Filion aux États-Unis il y a des dizaines d’années, l’un des huit frères conducteurs de sulky de Angers, Québec, ont motivé et encouragé d’autres Québécois à tenter leur chance hors des frontières provinciales. Lachance dit que l’exemple de son propre frère Gilles, ainsi que celui du conducteur resté en tête très longtemps, Gilles Gendron, l’ont encouragé à déménager son écurie de Montréal à New York… « pour n’y jamais revenir. »

La diminution des courses au Québec, leur déclin et leur mort imminente au cours des deux dernières décennies, ont fait que le déménagement ailleurs était inévitable pour la plupart ayant des ambitions de subvenir à leurs besoins et avancer dans le sport, ce qui explique pourquoi aujourd’hui, il y a tellement de Québécois sur les hippodromes de tout le continent.

« J’étais jeune, aventurier, je n’avais pas d’enfant à ce moment-là, et ce qui est arrivé au Québec a rendu ma décision facile, » dit Bouchard, qui s’est relocalisé initialement à Yonkers il y a quelque 20 ans, étant maintenant installé à Saratoga, N. Y.

« Le cercle des courses au Québec est tellement restreint maintenant, que les gens n’ont plus tellement le choix que de s’exiler s’ils veulent gagner leur vie dans le domaine. Ils ne se trouveraient pas partout s’il y avait encore cinq pistes en opération dans la province, » de dire Moreau, qui possède maintenant une ferme à Puslinch, Ontario.

Gingras dit, qu’en rétrospective, il est probablement déménagé aux États-Unis, plus tôt qu’il aurait dû le faire, considérant son inexpérience relative. « C’était quelque peu gonflé, étant donné que je ne comptais en tout, que 300 ou 400 conduites. Si quelqu’un dans la même situation me demandait mon avis aujourd’hui, je lui dirais qu’il vaudrait mieux connaître les ficelles du métier un peu plus. Mais après un départ difficile, cela m’a réussi. J’étais au bon endroit au bon moment. »

Faucher dit qu’une autre raison faisant que les Québécois ont excellé dans des juridictions de toute l’Amérique du Nord, c’est leur éthique de travail.

« Les palefreniers du Québec n’auront aucun problème à trouver du travail ailleurs. Ils sont acceptés partout. Les Québécois sont des travailleurs acharnés, et des travailleurs en toutes saisons. L’entraînement de chevaux en hiver, est difficile. Il faut vraiment aimer les chevaux, et ils les aiment. Si vous regardez leurs écuries, c’est évident. Elles sont propres et bien entretenues, » dit Faucher.

Judy Farrow, entraîneuse et copropriétaire du trotteur millionaire Intimidate, une native du Royaume Uni ayant déménagé au Québec en 1961, reconnaît aussi la passion et l’engagement comme trait commun, dit que le Circuit régional d’été du Québec, établi depuis longtemps, a joué un rôle pivot.

« Même après que tout se soit effondré au Québec, ce qui m’a étonnée c’est le nombre de personnes qui ont gardé leurs chevaux, sans endroit pour les courser. Cela démontre qu’il y avait encore beaucoup d’espoir et que, de toute manière, quelque chose de concret se passerait pour eux, même si financièrement ils étaient à la limite, durant tous ces temps tumultueux, sans penser à se défaire de leurs compagnons à quatre pattes.

« Ils étaient déterminés à ne pas renoncer au genre de vie qu’ils connaissaient et c’est peut-être la raison pour laquelle tant de horsemen se trouvaient encore aux alentours, et que Trois-Rivières a été restauré. Avant cela, ce sont les courses régionales qui ont maintenu leurs espoirs. Très certainement, les courses régionales furent primordiales pour la production et la continuation du développement de bons horsemen. Les déplacements qu’ils faisaient les fins de semaine, la distance incroyables – même jusqu’à devoir prendre un traversier – et voyager toute la journée pour la pure passion de la compétition, de la camaraderie et du plaisir qu’ils avaient à se faire concurrence pour des ‘peanuts’. »

Côté dit que même le circuit des courses de poneys de la province a joué un rôle significatif dans le développement de ses conducteurs talentueux. « Yannick Gingras, Simon Allard… tout a commencé avec les poneys ».

Faucher dit que le Québec Jockey Club tente de faire en sorte que l’agence de réglementation régissant les courses au Québec, abaisse l’âge de conduite sur le circuit régional de 18 à 16 ans, afin d’encourager l’émergence de plus de jeunes conducteurs talentueux, tel que Philippe Roy.

« Si vous voulez apprendre à conduire un cheval, il faut courir sur une piste d’un demi mille, » dit Faucher. « Vous devez faire beaucoup plus de mouvements. C’est là ou Louis-Philippe a appris, à Mont-Joli. »

Bouchard, âgé de 50 ans, dit qu’avec le temps, il en est venu à réaliser et apprécier la profondeur des connaissances dans les écuries du Québec, là où il a fait ses débuts

« Cela m’aide encore aujourd’hui. J’ai travaillé pour Pierre Touchette et Jean-Paul Gauthier, et c’étaient de vrais horsemen. En les regardant, en travaillant avec eux, on ne pouvait qu’apprendre. Mais même les petits entraîneurs étaient bons. »

Propriétaire de chevaux de course et longtemps un directeur de l’association des horsemen du Québec, Rick Karper, dit que les Québécois sont aussi reconnus pour leur sens de la communauté, et ils apportent cela avec eux où qu’ils aillent. « Vous entendrez beaucoup le parler français dans les paddocks à Toronto, et dans les écuries partout en Ontario, » note-t-il. « Souvent, un palefrenier francophone passera d’une écurie francophone à une autre, là.»

Il n’est pas inhabituel chez un horseman Québécois d’en aider un autre en le présentant, en le recommandant, en l’accompagnant, allant même jusqu’à le loger, le temps que le nouveau venu s’installe. Yannick Gingras est demeuré avec Daniel Dubé lorsqu’il est d’abord déménagé à New York, et il dit qu’il n’aurait pas survécu financièrement durant les mois difficiles du début, sans cette aide. Louis-Philippe Roy a récemment vécu à la ferme de Richard Moreau après son déménagement sur le circuit WEG. Dubé a glissé un bon mot au sujet de Bouchard lorsqu’il l’a suivi à New York. Moreau et Filion ont travaillé ensemble au Québec et maintenant en Ontario. « Cela fait trente ans… soit la plus longue relation que j’aie jamais eue, » dit Moreau en souriant.

Que les Québécois demeurent une force dans le sport est plus qu’incertain. Ayant moins d’opportunités de courses et des petites bourses dans la province, le sport est moins intéressant en tant que vocation à plein temps et semblerait destiné à un déclin inévitable.

« Si vous m’aviez demandé il y a un an (si les Québécois seraient moins éminents), j’aurais répondu oui, » dit Gingras. « Et puis, un gars comme Louis-Philippe se pointe, et voilà que vous vous questionner. »

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